La Fortune de Camille Claudel
© ADAGP

La Fortune
(apr. 1898-1904)

La datation exacte de La Fortune est assez malaisée. Une première « statuette en bronze » fut exposée par l'artiste au Salon d'Automne de 1904, puis l'oeuvre fut acquise par Eugène Blot vers 1900, ainsi que Camille Claudel le relate à Gustave Geffroy en 1900 : « Je viens de voir Blot, nous avons conclu un petit marché. [...] Il m'a acheté La Fortune et La Pensée. »[1] et ainsi que l'écrit l'éditeur, en 1935, dans une lettre à Mathias Morhardt : « J'ai suivi [Camille Claudel] comme éditeur et ami, depuis le jour, vers 1900, où mon excellent ami Gustave Geffroy me conduisit quai Bourbon, dans son atelier. Ce jour-là, je lui achetai sa Fortune, la très spirituelle oeuvre que Geffroy admirait beaucoup »[2]. Néanmoins, l'oeuvre se rapproche davantage des réalisations fougueuses des années 1893-1894 qu'elle ne traduit le souci de tradition manifeste dans les groupes élaborés après 1898. En effet, La Fortune est plus proche de La Valse que du Persée par exemple mais a certainement été créée après 1898 puisque Morhardt dans son grand article n'en parle pas. On peut cependant imaginer qu'elle utilise une étude antérieure que l'artiste aurait en quelque sorte actualisée, peut-être justement à partir du personnage féminin de La Valse qui danserait alors en solitaire. Nous avons préféré garder la datation généralement admise, eu égard à certains détails qui font écrire à Cécile Goldscheider, citant La Fortune comme exemple, que « les oeuvres conçues après 1900 sont plus conventionnelles »[3]. En effet, l'expressionnisme puissant du groupe ne cache pas totalement le recours au vocabulaire allégorique non utilisé dans les oeuvres antérieures à 1898 et permet ainsi d'envisager une réalisation assez tardive. Le déséquilibre conféré à la composition par l'artiste et le travail expressionniste de la matière sont les gages d'originalité profonde de l'oeuvre et sont symptomatiques des groupes d'inspiration autobiographique, tel L'Age mûr par exemple. La Fortune doit en effet être considérée comme un autoportrait complémentaire de L'Implorante et postérieur à la séparation de Camille Claudel avec Rodin. Cette suite douloureuse aboutira en 1905 à la Niobide blessée dans laquelle l'artiste constatera l'échec de sa vie en réalisant, à partir d'une étude ancienne pour Sakountala, une oeuvre, certes d'inspiration nettement autobiographique, mais dans un esprit plus exemplaire du style de Camille Claudel après 1900.
Le bronze de La Fortune, édité par Blot, apparut pour la première fois au deuxième Salon d'Automne en 1904 où il fut bien accueilli, les commentateurs notant le souci de projeter l'élément principal, soit le personnage, dans l'espace. Aucune autre oeuvre ne sera aussi audacieusement déséquilibrée que « cette Fortune insolente, cambrée vivement en arrière, offrant et retenant, toute frémissante »[4]. Au sujet de cette oeuvre, Alain-Fournier écrivait en 1907 à son beau-frère, Jacques Rivière : « La danseuse lancée en arrière, la tête penchée sur l'un des deux bras étendus, danse. Comme hors du tourbillon d'étoffe, elle danse. Le bout du pied touchant seulement à la roue sur la mer, elle danse. Ce n'est presque plus qu'un mouvement, d'une sveltesse indicible -- d'une furie qui fait penser par contraste à cette Carmen endormie du Luxembourg -- d'une séduction... et surtout d'une jubilation ! -- On ne sait si on est inquiet de se sentir ainsi entraîné par cette sirène à castagnettes ou si, de la voir ainsi se jouer avec la lumière, la diviser, l'empoigner, puis se mêler à elle, on ne va pas éclater de rire. »[5]
Lors de la cession de Blot à Leblanc-Barbedienne, il fut indiqué que seuls quinze exemplaires furent vendus et comme l'exemplaire personnel de Blot marquant la limite du tirage portait le n° 16 (cf. vente Blot, Hôtel Drouot, 23 avril 1937), on doit admettre qu'il existe seize épreuves de la fonte Blot.

 
[1] Lettre de Camille Claudel à Gustave Geffroy, (s.d. [mars 1905 ?]) ; Coll. Langlois-Berthelot.
[2] Lettre d'Eugène Blot à Mathias Morhardt (21 IX 1935) ; Paris, Archives du Musée Rodin.
[3] C. Goldscheider, 1970, p. 8.
[4] Louis Vauxcelles, 1905 (Préf. Cat. E. Blot).
[5] Lettre de Henri Alain-Fournier à Jacques Rivière (3 avril 1907), in Correspondance, t. II, 1926, p. 66.

 

En savoir plus > NOTICE

 

Crédits