L'Implorante de Camille Claudel

L'Implorante de Camille Claudel
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L'Implorante
(1893-1897)

L'histoire de cette oeuvre est intimement liée à la genèse du groupe de l'Age mûr que l'artiste élabore entre 1894 et 1900 et dont elle devient un élément essentiel comme l'esquisse déjà Camille Claudel dans une lettre à son frère, à la fin de 1893, quand elle illustre son " groupe de trois "[1]. Nous ne connaissons pas la localisation actuelle de l'étude en plâtre que Paul Claudel reproduit dans son article de 1913 et qui sans doute existait alors encore dans l'atelier de sa soeur. Très proche du plâtre de l'Age mûr que conserve le Musée Rodin, elle présente une figure beaucoup plus verticale que celle de l'oeuvre achevée et correspond au mouvement d'une étude décrite par Morhardt en 1898 : « Une jeune fille agenouillée, la main gauche levée à la hauteur des seins, tend le bras droit au dessus de la tête dans un mouvement d'une merveilleuse élégance »[2]. Le modelage reproduit par Paul Claudel semblant assez frustre, on doit l'envisager comme une esquisse de la figure évoquée par Morhardt qui serait peut-être alors Le Dieu envolé (statuette en plâtre) que Camille Claudel expose à la Nationale en 1894 et que Rodin recommande au critique Raymond Bouyer : « Merci de votre mot d'amitié. Je vous demanderai puisque je suis absent du Champs de Mars de reporter votre étude sur mon Elève Mademoiselle Camille Claudel qui a eu chez les artistes un grand succès avec une tête d'enfant buste et pour moi de préférence avec une femme à genoux, le Dieu envolé! »[3].
Mais, le plâtre patiné découvert en 1986 et présenté au Musée d'Orsay en 1988, peut aussi correspondre à une des premières étapes de la maturation de l'oeuvre. Le torse encore très vertical n'est toujours pas projeté dans l'espace comme il apparaît dans la version achevée de l'Age mûr et dans le plâtre d'Alix Vaissier que reproduit Paul Claudel en 1913. Néanmoins le travail très spectaculaire de la chevelure, proche de l'écheveau de Clotho et de la coiffure du marbre Fontaine de La Petite Châtelaine , n'apparaît ni dans la description de Morhardt, ni dans le commentaire de Geffroy au sujet de l'oeuvre présentée à la Nationale de 1894 : « Mlle Claudel a envoyé une figure d'un groupe : le Dieu envolé, une femme à genoux, les mains tordues, belle de tout le mouvement de son corps, le torse renversé, la face levée. »[4]. Cette citation semble attester que la « statuette plâtre » de 1894, avec « ses mains tordues » mais sans sa crinière expressionniste est une oeuvre différente, et de l'exemplaire Morhardt et de l'oeuvre découverte en 1986. Il semble plus vraisemblable qu'en 1894, l'Age mûr est déjà très avancé. Fin 1893 en effet, Camille Claudel espère qu'il sera prêt pour le Salon[5]. Il n'est ainsi pas incohérent d'imaginer Le Dieu envolé de la Nationale très proche du plâtre Vaissier et donc du modèle ensuite édité par Blot. On doit également envisager que « la petite femme à genoux [...] pas encore terminée [...] encore chez le grandisseur »[6] qu'évoque l'artiste dans une lettre à Morhardt et qui n'est pas prête pour le Salon de 1896, est peut-être une étape entre la « statuette » de 1894 et L'Implorante que nous connaissons.
L'oeuvre découverte en 1986 pose de plus un certain nombre de problèmes. Elle fut en effet retrouvée en fort mauvais état, brisée au niveau des bras, des jambes, au-dessous des genoux et de la chevelure. Le tout fut restauré et patiné avec une matière granitée qui ne laisse plus rien de la lissité du plâtre. Ne connaissant aucun document sur cette figure en son état original, comment admettre que l'enchevêtrement de la coiffure était bien celui-là, que les pieds et les mains étaient aussi lisses ? En outre, il n'est pas impossible, qu'à l'instar de la Niobidereprise après 1900 d'une esquisse de 1886-88, ce plâtre patiné soit une version tardive, de l'époque où l'artiste, moins créative, utilisait des modèles anciens pour de nouvelles oeuvres travaillées dans un évident souci décoratif.
Nous ne connaissons pas d'édition en bronze avant 1899 et l'intervention du capitaine Tissier, le futur commanditaire de L'Age mûr du Musée d'Orsay. Au Salon de 1899, le groupe est en effet présenté. Guidé par le peintre Lhermitte qui est un ami de Camille Claudel , le capitaine Tissier le remarque et commande une fonte du seul personnage de L'Implorante. Le 10 juin 1899, l'artiste écrit au collectionneur : « [...] la fonte en bronze de la femme à genoux, à cause de plusieurs coupes à faire, sera très difficultueuse et je ne crois pas pouvoir vous la donner à moins de 500 f »[7]. Exécutée par Gruet entre juin et août 1899, cette première épreuve est acquise 500 francs par le capitaine Tissier à qui Camille Claudel écrit : « Les bras de la même figure en plâtre sont [...] un peu plus écartés que sur la vôtre parce qu'au dernier moment où mon groupe partait au Salon j'ai fait cette modification qui n'existait pas dans la figure première existante. »[8]. Jusqu'à une date récente, ce bronze n'était pas localisé. Il doit vraisemblablement être confondu avec « l'Implorante de la boulangère », plusieurs fois présentée en vente publique depuis quelques années. En effet, au delà d'évidentes comparaisons avec le plâtre Vaissier et avec les deux Age mûr en format original, la technique de montage « à la romaine » et la qualité de la fonte forcent le rapprochement avec le travail de Gruet. Il est également possible qu'un second exemplaire ait été réalisé pour un ami du Capitaine Tissier. C'est ce que laisserait croire un manuscrit de 1902 : « reçu de Monsieur le capitaine Tissier la somme de cinq cent francs prix d'une figure en bronze vendue à un de ses amis »[9]
Conduit chez Camille Claudel par Gustave Geffroy, Eugène Blot acquiert, dès sa première visite, les droits de reproduction de La Fortune et de la figure agenouillée séparée du groupe L'Age mûr. Il raconte : « [...] Je lui achetai, pour les reproduire à tirages limités et numérotés, deux admirables oeuvres : La Fortune [...] et la figure à genoux L'implorante, partie d'un groupe de trois personnages La jeunesse et l'Age mûr ou Le Chemin de la vie [...]. Je tirai L'Implorante grande taille originale à seulement dix épreuves numérotées, et en fis une réduction de moitié que je tire à cent épreuves. »[10]. Eugène Blot expose, en décembre 1905, dans sa galerie du boulevard de La Madeleine, L'Implorante dans ses deux dimensions : « Imploration n° 1 (taille originale) - tirage limité à 20 épreuves » et « Imploration n° 2 (réduction) - tirage limité à 100 épreuves »[11]. Ces deux tailles sont à nouveau présentées par l'éditeur, en décembre 1908, dans sa nouvelle galerie de la rue Richepanse. Est alors montrée la réduction de l'Age mûr et Blot envisage une troisième dimension, intermédiaire, pour L'Implorante. Dans une lettre à Leblanc-Barbedienne, il écrit : « [...] Dans la taille originale appelée n° 1, j'ai limité le tirage à 10 épreuves. J'en ai fait aussitôt une réduction n° 2 que j'ai limité à 100 épreuves. Depuis ayant acheté le groupe entier et ne pouvant le laisser dans sa taille originale (il eut dépassé les plus grandes cheminées) je l'ai fait réduire par le réducteur de Rodin. Je me suis alors retrouvé possesseur d'une taille intermédiaire de L'Imploration que j'ai appelé le n° 1bis et que j'ai limité à 20 épreuves »[12]. Aucun exemplaire de ce format médian n'étant localisé, on peut se poser la question de la réalisation effective de cette série.
Dans les documents de cession de Blot à Leblanc-Barbedienne, dépouillés par Catherine Chevillot aux Archives Nationales, il est précisé que 5 épreuves de L'Implorante n° 1 ont été vendues. Blot a cédé son exemplaire personnel à Leblanc-Barbedienne. De la même source, nous savons que L'Implorante n° 2 aurait été réalisée à 59 exemplaires, c'est-à-dire le plus important tirage pour une oeuvre de Camille Claudel. Certaines épreuves, dans les deux tailles, présentent une terrasse en granit gris et, en 1984, à Poitiers, une petite Implorante montée sur un encrier de marbre fut exposée (hors Catalogue).
Il est en outre intéressant de comparer L'Implorante à une figure en cire, Femme agenouillée sur un bûcher, que Rupert Carabin présenta sans doute au Salon des Indépendants en 1888 sous le titre Prière[13]. L'attitude force le rapprochement avec l'oeuvre de Camille Claudel qui lui est indiscutablement postérieure. Il y a là un bel exemple de parenté -- à étudier -- entre les styles et les inspirations des deux artistes.


[1] Lettre de Camille Claudel à Paul Claudel, s.d.(1893); Paris, Bibliothèque Nationale, fonds Paul Claudel.
[2] M. Morhardt, art. cit., p. 739-740.
[3] Lettre d'Auguste Rodin à Raymond Bouyer, s.d. (1894); repr. in Descharnes et Chabrun, 1967, p. 126.
[4] G.Geffroy, 1895, p. 147-148.
[5] Lettre de Camille Claudel à Paul Claudel, s.d. (1893) ; Paris, Bibliothèque Nationale, fonds Paul Claudel.
[6] Lettre de Camille Claudel à Mathias Morhardt, s.d. (avril 1896) ; cité in R.M. Paris et A. de La Chapelle, 1990, p. 257.
[7] Lettre de Camille Claudel au capitaine Tissier, (10 juin 1899) ; Paris, Bibliothèque de la Conservation des Musées Nationaux.
[8] Lettre de Camille Claudel au capitaine Tissier, s.d;, (août ou septembre 1899); Paris, Bibliothèque de la conservation des Musées Nationaux.
[9] Lettre de Camille Claudel au Capitaine Tissier (31 mai 1902); Paris, Bibliothèque de la Conservation des Musées Nationaux.
[10] Eugène Blot, 1934. On peut, au regard d'une lettre de Camille Claudel à Gustave Geffroy, penser que cette première rencontre n'eut lieu qu'en 1905 et non en 1900 comme il est communément admis, mais il est vrai qu'en mars 1902, l'artiste conseille au Capitaine Tissier d'aller voir sa Tête de brigand chez Blot, boulevard de la Madeleine.
[11] Galerie Eugène Blot -- 5 Boulevard de La Madeleine - Paris- Exposition d'oeuvres de Camille Claudel et de Bernard Hoetger -- du 4 au 16 décembre 1905.
[12] Lettre d'Eugène Blot à Leblanc-Barbedienne, (17 décembre 1936).
[13] Cette oeuvre est aujourd'hui conservée au Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg, cf. François Rupert Carabin 1862-1932, cat. exp., Strasbourg, 30 janvier - 28 mars 1993 ; Paris, Musée d'Orsay, 19 avril - 11 juillet 1993, n° 58, p. 83.

 

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