Jeune Romain de Camille Claudel

Jeune Romain de Camille Claudel
© ADAGP

Mon frère ou Jeune Romain
(1884-1887)

Le buste intitulé Mon frère ou Jeune Romain est l'une des oeuvres les plus difficiles à dater dans la carrière de Camille Claudel. Si la gravure d'Henri Dumont[1] prouve que le bronze exposé aux Artistes Français en 1887 est d'un modèle identique à ceux conservés dans les musées de Toulouse, Tourcoing, Toulon et Avignon, la datation exacte du plâtre original (non localisé) et du plâtre retouché est moins aisée. Les sources écrites distinguent deux portraits rapprochés de Paul Claudel, l'un à seize ans, l'autre à dix-huit. Il semble en fait que l'original soit bien l'oeuvre de 1884, fondue en 1887 pour la baronne Nathaniel de Rothschild. Le bronze de Tourcoing représenterait donc le futur académicien à l'âge de seize ans. En 1895, c'est le même buste qui est fondu par A. Gruet Aîné pour le critique Léon Gauchez qui en fait don au Musée d'Ixelles avec trois oeuvres de Rodin.
En 1898, M. Morhardt évoque « diverses esquisses très remarquables » de ce buste « plusieurs fois repris » par son auteur[2] . L'épreuve en plâtre teinté peut être envisagée comme l'une de ces reprises, éventuellement une réactualisation en 1886 du buste de 1884 et donc une représentation de Paul dans sa dix-huitième année. Les nuances de détails décelables entre les deux oeuvres (le travail de la chevelure notamment) s'expliquent ainsi. Dans cette version, patinée à l'imitation des terres cuites de la Renaissance italienne, Camille Claudel paraît se souvenir des bustes florentins qu'elle a peut-être découverts grâce à Alfred Boucher, son premier professeur, ou à Paul Dubois, chef de file des néo-florentins, directeur de l'École nationale des Beaux-Arts dont elle fait la connaissance en 1882. La patine dorée de l'exemplaire de M. Schwob confirme cette impression de préciosité archaïque. Les références à Donatello et Ghiberti, très justement évoquées par Thierry Salomé[3] , sont les plus évidentes. C'est ce moulage retouché par l'artiste qui a servi à l'édition posthume, postérieure à 1984, fondue avec le cachet A. Valsuani et dont la Nationalgalerie de Berlin a acquis un exemplaire.
Après le buste de Paul à treize ans , Camille Claudel utilise à nouveau pour Mon frère le recours au costume antique et à la « physionomie impérieuse » évoquée par M. Morhardt qui ajoute : « Mademoiselle Camille Claudel a le grand souci de la forme et (...) elle la traduit, et (...) elle l'interprète, et (...) elle la pénètre avec autant d'intelligence que de sens aristocratique ». Ainsi, pour le biographe de l'artiste, à partir de cette oeuvre importante, « c'est la beauté ou tragique ou lyrique de la nature que dorénavant elle expliquera clairement à nos yeux »[4] .
Cet esthétisme, ce souci du style interprété de façon sensible n'échappe pas davantage à Paul Leroi qui écrit dans son commentaire du Salon de 1887 : « Mlle Camille Claudel, cette jeune fille inspirée que passionne profondément son art et qui imprime tant de caractère à tout ce qu'elle entreprend. »[5] Quelques années plus tard, en 1897, Félix Valloton utilisera Mon frère, si fidèle à la personnalité de son modèle, comme source à son Portrait de Paul Claudel, illustrant une livraison des Masques de Rémy de Gourmont[6] .

 
[1] P. Leroi, op. cit., 1887, p. 233.
[2] M. Morhardt, op. cit., p. 715.
[3] T. Salomé, 1990, p. 40.
[4] M. Morhardt, op. cit., p. 716.
[5] P. Leroi, op. cit., 1887, p. 231.
[6] Il semble que Valloton ait travaillé d'après le buste appartenant à M. Schwob. C'est ce qu'indiquent deux lettre de R. de Gourmont à Valloton (l'une s.d. [1896], l'autre du 30 octobre 1897) publiées dans Gilbert Guisan et Doris Jakubec, Félix Valloton. Documents pour une biographie et pour l'histoire d'une oeuvre, I. 1884-1899, Lausanne-Paris, La Bibliothèque des Arts, 1973, p. 151, 166. La gravure de Valloton est parue dans le Mercure de France de janvier 1898. Elle est reprise dans le le livre des Masques, p. 162.

 

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