Niobide blessée de Camille Claudel
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Niobide blessée
(1886-1907)

Le 8 mars 1906, Eugène Blot écrit au sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts pour lui recommander « la grande et pauvre Claudel, à laquelle vous pouvez peut-être encore faire la commande que vous voulûtes bien promettre à l'ami Delpeuch et à moi lors de votre bienveillante visite ici »[1]. Le 26 avril, est signé l'arrêté de la commande en plâtre d'une statuette pour 1 500 F et le 30, Camille Claudel est prévenue. L'artiste répond le 19 mai : « Je viens de terminer une esquisse originale en terre glaise (d'une haute originalité) mais je ne pourrais pas vous la livrer pour la somme modique que vous m'indiquez : je vous demande 500 F de plus car j'ai fait des frais considérables sur cette esquisse, m'étant servie d'un modèle français d'une beauté rare qui m'a fait payer très cher (seulement c'est une création) »[2]. Le 26 mai, le sous-secrétaire
d'État répond : « Il n'est pas possible de vous accorder l'augmentation demandée »[3]. Camille Claudel accepte alors la commande et réclame « une avance de 200 F pour solder les premiers frais »[4]. Le 20 juin, un rapport est demandé à Armand Dayot qui voit un modèle presque terminé. Il écrit : « L'oeuvre (est) pleine de qualités remarquables. J'estime qu'il y a lieu de l'accepter et d'attribuer d'urgence à cette artiste qui est dans le plus grand besoin un acompte de 800 F »[5]. Une note d'ordonnancement est signée le 9 juillet, accordant la somme demandée à l'artiste qui, son oeuvre achevée, écrit trois mois plus tard : « D'après le choix de M. Armand Dayot j'ai exécuté une Niobide mourant d'une flèche (...) veuillez me dire où je dois faire livrer cette statuette et vouloir bien me la solder complètement »[6]. Le 16 octobre, Eugène Morand, conservateur du Dépôt des marbres de la rue de l'Université, reçoit l'ouvrage « en bon état » et l'inscrit à l'inventaire sous le numéro 2046. Le 18, une note d'ordonnancement est signée, organisant le solde de la commande, soit 700 F.
Le 15 février 1907, un arrêté est signé, passant commande du bronze de la Niobide blessée pour la somme de 3 000 F payables en plusieurs exercices. Camille Claudel accepte la commande qu'elle « espère pouvoir livrer vers le milieu de mars »[7]. Le 3 avril, Eugène Blot à qui l'artiste a confié la fonte, écrit à Dujardin-Beaumetz qu'il « s'est présenté au Dépôt des marbres pour y prendre le plâtre qui lui a été refusé il y a environ un mois. Elle (Camille Claudel) a écrit depuis plusieurs lettres restées sans réponse et me prie de m'adresser à vous »[8]. L'artiste pensait à une cabale de Rodin contre elle et demande que le plâtre lui soit livré[9]. Le 20 septembre, Camille Claudel prévient le sous-secrétaire d'État que « sa statue est depuis longtemps terminée » et le 30, un rapport est demandé à Armand Dayot. Ce dernier étant absent, Eugène Morand est contacté le 14 octobre pour le remplacer mais il demande à être « déchargé de cette mission ». Ayant reçu de l'artiste « des cartes postales d'une telle grossièreté et des enveloppes renfermant de telles ordures malodorantes, écrit-il, je désire n'avoir aucun rapport avec Mlle Claudel (...) contre laquelle je me réserve de porter plainte devant le Procureur de la République si le fait se reproduisait »[10]. Armand Dayot se rend finalement chez Eugène Blot pour rédiger son rapport : « L'oeuvre est belle, et je ne pouvais en la regardant, que me réjouir de l'avoir trouvée toute faite dans l'atelier de l'artiste et de ne pas lui avoir commandé une sculpture nouvelle que, présentement il lui est impossible d'exécuter »[11]. Le 20 décembre, le bronze est reçu au Dépôt des marbres où il est inscrit à l'inventaire sous le numéro 2161. Le 9 janvier 1908, n'étant toujours pas payée, Camille Claudel fait intervenir le chef de cabinet du ministre des Affaires étrangères, sans doute grâce à son frère Paul. Le 14 janvier, une note d'ordonnancement est signée, réglant les 3 000 F de la commande. Le 11 avril 1910, un arrêté stipule l'attribution du plâtre de la Niobide blessée au musée de Bougie en Algérie et, le 12 septembre 1935, G. Huisman signe l'arrêté de dépôt du bronze à la Préfecture maritime de Toulon où A. Rivière le retrouve en 1983, abandonné dans un bassin, dénaturé par une épaisse couche de calcaire qu'une malencontreuse « restauration » essaiera de faire disparaître à coups de burin ! À l'issue de l'exposition de 1984, tant pour l'intégrité de ce bronze que pour un devoir de présentation au public, le Fonds national d'Art contemporain attribue l'oeuvre au musée de Poitiers qui le fait traiter longuement par les ateliers de restauration des Musées de France sans toutefois pouvoir restituer son aspect originel.
La réalisation de cette oeuvre, comme on peut le voir, ne se passa pas sans problèmes et l'importante correspondance échangée entre l'artiste et l'administration des Beaux-Arts témoigne des difficultés auxquelles Camille Claudel dut faire face en cette occasion et de la fatigue dans laquelle Armand Dayot semble l'avoir trouvée en décembre 1908. Plutôt qu'une oeuvre nouvelle, Dayot choisit visiblement une étude pour le personnage féminin du Sakountala qui ne présente d'autres différences avec l'oeuvre de 1888 que dans le traitement de la chevelure, ici tombante, et le prolongement de l'arbre sur lequel est assis le personnage et qui se substitue ici au point d'appui qu'est l'homme du Sakountala. Il ne s'agit pas de l'esquisse photographiée en cours de réalisation dans l'atelier et qui semble beaucoup plus grande que la Niobide. L'isolement de ce personnage contribue inévitablement à l'impression de déséquilibre, en écho au goût de l'artiste pour la projection de ses sujets dans l'espace. Reprise de l'aveu d'amour qu'était le plâtre de 1886, cette image de femme « mourant d'une flèche » suit encore une fois de trop près la vie de l'artiste pour n'y voir qu'une coïncidence et situe l'oeuvre dans la lignée des réalisations d'inspiration autobiographique. Nous ne reviendrons pas sur les accusations portées par l'artiste à l'encontre de Rodin coupable, selon elle, du vol de « différentes esquisses sur lesquelles il a jeté son dévolu »[12]. Elles font aujourd'hui partie de la légende de Camille Claudel et illustrent la terrible solitude qui semble avoir été la sienne après 1905 et qui la conduisit à la folie puis à l'internement. Antoinette Le Normand-Romain, dans le Catalogue de l'exposition Rodin : La voix intérieure, étudie les ressemblances entre Niobide et deux oeuvres de Rodin, L'Ombre et La Méditation. Si l'on date l'oeuvre de Camille Claudel de 1886, la comparaison est évidemment à reconsidérer.

 
[1] Lettre d'Eugène Blot au sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts (8 III 1906) ; Paris, Archives nationales, F21 4189.
[2] Lettre de Camille Claudel au sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts (s.d., reçue le 19 V 1906) ; Paris, Archives nationales, F 21 4189.
[3] Lettre du sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts à Camille Claudel (26 V 1906) ; Paris, Archives nationales, F21 4189.
[4] Lettre de Camille Claudel au sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts (s.d., reçue le 30 V 1906) ; Paris, Archives nationales, F21 4189.
[5] Rapport d'Armand Dayot (30 VI 1906) ; Paris, Archives nationales, F21 4189.
[6] Lettre de Camille Claudel au sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts (s.d., reçue le 6 X 1906) ; Paris, Archives nationales, F21 4189.
[7 ]Lettre de Camille Claudel au sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts (s.d., reçue le 18 II 1907) ; Paris, Archives nationales, F21 4189.
[8] Lettre d'Eugène Blot au sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts (s.d., reçue le 3 IV 1907) ; Paris, Archives nationales, F21 4189.
[9] Lettre de Camille Claudel au sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts (s.d., reçue le 4 IV 1907) ; Paris, Archives nationales, F21 4189.
[10] Réponse d'Eugène Morand au sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts (le 15 X 1907) ; Paris, Archives nationales, F21 4189.
[11] Rapport d'Armand Dayot (15 XII 1907) ; Paris, Archives nationales, F21 4189.
[12] Lettre de Camille Claudel au sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts (s.d., reçue le 4 IV 1907) ; Paris, Archives nationales, F21 4189.

 

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