Persée et la Gorgone de Camille Claudel
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Persée et la Gorgone
(1894-1897)

La découverte par Ioana Beldiman, en 1996, d'une épreuve en plâtre du Peintre a permis de connaître enfin l'aspect de la statuette présentée, hors catalogue, au Salon de 1897 mais n'a pas levé toutes les interrogations sur l'identité de son modèle. Le plâtre lacunaire de Bucarest correspond en effet, même s'il a aujourd'hui perdu sa palette et son pinceau, à l'oeuvre décrite par Morhardt : « En 1894, à Guernesey, d'après des croquis qu'elle prenait tandis que M.Y... faisait des paysages [...]. Ce petit bronze qui représente l'artiste debout, le pinceau dans la main droite, la palette passée au pouce de la main gauche, solidement campé sur les deux jambes et mêlant ses couleurs avec soin avant de brosser la toile ne recèle, assurément aucun mystère : Mademoiselle Claudel a pris note ; elle a copié des profils ; et bientôt, elle a reconstitué son personnage d'après ses notes et d'après ses profils [...]. L'apparition du Peintre mérite d'être considéré comme une des dates importantes de sa carrière. C'est la première oeuvre où elle a montré la puissance qu'elle a d'évoquer directement la vie »[1]. Morhardt place évidement cette statuette dans la série des études d'après nature qui commence effectivement en 1893-1894 et dont Les Causeuses seront l'élément le plus abouti, à partir de tous les croquis qu'elle adresse à son frère à la fin de 1893. L'hypothétique version en « pierre couleur vert jade »[2] qu'évoque Judith Cladel force le rapprochement. Néanmoins, Le peintre, parce qu'il ne met en scène qu'un personnage, traité avec réalisme, est un peu en marge de la série des « études » imaginées à cette époque. Et l'on est bien évidement plutôt tenté d'y deviner un portrait, reproduisant l'attitude et les traits d'un modèle réel quoique non précisément identifié.
Le problème reste posé de l'identité de ce modèle dont Morhardt a très soigneusement protégé l'anonymat. En 1897, dans son compte-rendu du Salon, Léon Maillard suggère que l'oeuvre représente « Rodin en train de peindre »[3]. L'attitude du peintre dans le plâtre de Bucarest peut effectivement être comparée à celle de la gravure Rodin regardant le sujet que Camille Claudel réalise en 1896 pour Auguste Rodin statuaire, un ouvrage de Léon Maillard. Mais l'estampe nous semble un portrait très ressemblant, que nous ne retrouvons pas dans la silhouette gracile et les cheveux long du peintre de la statuette. Jacques Cassar puis André Tissier croient, eux, reconnaître ici le peintre Léon Lhermitte avec qui Camille Claudel fut effectivement liée.
Une autre identification nous est proposée par un commentaire de Gustave Geffroy dans La vie artistique, évoquant « une fine statuette de Monsieur Georges Hugo »[4] que Camille Claudel aurait rencontré, selon Reine Marie Paris et Arnaud de La Chapelle, chez Madame Ménard-Dorian, l'une de ses clientes. Cette hypothèse parait appuyée par une lettre de Judith Cladel à Mathias Morhardt, racontant que l'artiste « était très liée avec Georges Hugo dont elle a fait une spirituelle statuette en pierre couleur vert jade.»[5]. Une lecture attentive de la ponctuation de cette lettre suscite cependant un doute sur la version en pierre couleur vert jade qui peut en fait correspondre à La Vague en onyx dont il est question au début de la phrase.
L'hypothèse la plus vraisemblable est peut-être celle à laquelle est arrivée Ioana Beldiman dans l'article qu'elle consacre ici aux oeuvres de Camille Claudel conservées en Roumanie. Il y aurait plusieurs modèles confondus dans ce « croquis d'amateur » plein d'humour et de sensibilité. Cette image - en fait assez conventionnelle - du peintre barbu en blouse, garde donc une part de son secret comme l'a sans doute souhaité l'artiste. C'est ainsi qu'elle est au plus prêt de l'esprit générique des études d'après nature des années 1893-1894. La comparaison reste néanmoins à étudier avec la statuette du peintre au travail[6], que Rodin réalisa en 1887 pour le monument à Bastien-Lepage qui fut élevé en 1889 à Damvillers.

 
[1] Mathias Morhardt, art.cit, p.743.
[2] Lettre de Judith Cladel à Mathias Morhardt (19 août 1934) ; Bloomington, Indiana, Indiana University, Lilly Library, Manuscripts Department. Cité in R.M. Paris - Arnaud de La Chapelle , op. cit., p.242.
[3] Léon Maillard, 1897, p.315.
[4] Gustave Geffroy, 1897, p.365.
[5] Lettre de Judith Cladel à Mathias Morhardt ( 19 août 1934); Bloomington, Indiana, Indiana University, Lilly Library, Manuscripts Departement.
[6] Auguste Rodin, Esquisse pour le Monument à Bastien - Lepage (1887), bronze, Paris, Musée Rodin, inv. S 1077.

 

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