Sakountala de Camille Claudel
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Sakountala ou Çacountala
ou L'Abandon ou Vertumne et Pomone
(1886-1905)

La genèse de ce groupe, sans conteste l'oeuvre la plus célèbre de Camille Claudel, remonte à 1886. En effet, les lettres que Camille Claudel envoie à son amie Florence Jeans évoquent dès novembre[1] sa réalisation et les problèmes qu'il lui cause jusqu'à son achèvement en 1888.
Cette année-là, l'artiste exposa aux Artistes Français le grand plâtre intitulé Sakountala qui lui permit d'obtenir une mention honorable. Dans le Journal amusant, Stop lui consacre une caricature de son Salon humoristique illustré, titrant : « Çacountala, ou le mariage de l'homme squelette avec la fille de Quasimodo ». Ce groupe renouait avec les oeuvres de jeunesse en s'inspirant d'un souvenir littéraire, un drame du poète hindou Kalidasa, les retrouvailles de Sacountala (ou Sakountala) et de son époux au Nirvahna, après une séparation provoquée par un enchantement. L'édition en bronze semble avoir été envisagée dès 1888, mais dans une carte adressée à Rodin, Camille Claudel écrit ne pouvoir « donner au bronze le groupe (...) avant d'en avoir la commande assurée »[2] et cette commande ne vint pas. Durant l'été 1888, l'artiste écrit à son amie Florence Jeans : «je vous ai dit sans doute que j'ai eu une récompense au Salon pour mon groupe, je vais probablement le faire en pierre maintenant"[3]. Le 27 octobre 1889, Camille Claudel écrit au directeur des Beaux-Arts et demande une « aide pour compléter ce groupe qui ne sera réellement fini que dans le marbre et pourra lui faire obtenir une récompense supérieure »[4] . Rodin appuie la demande mais, le 2 janvier 1894, reçoit une réponse négative : « L'administration ne donne jamais de marbre en dehors des commandes de l'État. Pas de crédits exceptionnels également en dehors des commandes ou achats. Regrets »[5] . Il faudra attendre 1905 pour que soient exposés, aux Artistes Français, la version en marbre, intitulée Vertumne et Pomone et commandée par la comtesse de Maigret, et, au Salon d'Automne, le bronze, rebaptisé L'Abandon et édité par Eugène Blot.

Elle travaille durement au marbre au printemps 1905 et l'évoque dans deux lettres au critique Gustave Geffroy : « J'ai mon groupe à finir et des démarches à faire au Salon pour le faire placer »[6] et « Il est inutile de vous dire que depuis l'autre jour je suis encore en train de tousser et d'éternuer tout en polissant avec rage le groupe destructeur de ma tranquillité : c'est avec des yeux larmoyants et des rauqulements [sic] convulsifs que je termine les cheveux de Vertumne et Pomone. Espérons malgré ces différents accidents, qu'ils seront terminés de façon logique et comme il faut qui convient à des amoureux parfaits »[7].
En 1951, dans le Catalogue de l'exposition Camille Claudel, Cécile Goldscheider différenciait le marbre de Sakountala de Vertumne et Pomone. Mais Paul Claudel, dans une lettre à l'auteur du Catalogue, évoquait la possibilité que le marbre de la collection Berthelot et l'oeuvre exposée en 1905 ne soient qu'une seule et même pièce[8]. Cette opinion est d'ailleurs confirmée par l'inscription gravée sur le socle en marbre rouge du groupe aujourd'hui au musée Rodin. Il ne semble donc pas qu'il y ait eu deux versions en marbre du Sakountala mais l'on ignore à quelle date l'oeuvre passa de la collection Maigret à celle de Philippe Berthelot. Une photographie, publiée en 1982 dans le Catalogue de l'exposition Jean Giraudoux à la Bibliothèque nationale[9] prouve qu'en 1927 le groupe ornait déjà l'appartement de l'ami de Paul Claudel.
Eugène Blot édite L'Abandon en deux tailles, le grand modèle fut prévu à vingt-cinq exemplaires, le petit à cinquante. Les documents de cession des droits d'Eugène Blot à Barbedienne, relevés aux Archives Nationales par Catherine Chevillot et étudiés par R.-M. Paris et A. de La Chapelle, montrent qu'en fait la grande taille ne fut éditée qu'à dix-huit épreuves et la petite à quatorze seulement. En 1907, l'État fit l'acquisition, pour six cents francs, d'une épreuve de grande taille. L'arrêté fut signé le 2 juillet 1907, l'oeuvre enregistrée au Dépôt des marbres le 19 juillet et attribuée au ministère de l'Instruction publique le 14 janvier 1908[10]. Cette épreuve est aujourd'hui conservée au musée de Cambrai. L'achat fut salué par la presse : « M. Beaumetz a eu le bon esprit d'acquérir -- enfin ! -- une de ses oeuvres, L'Abandon. Bravo l'État ! »[11].
Entre-temps, en 1895, Camille Claudel avait offert, sur la recommandation de Georges Lenseigne, le grand plâtre, patiné pour l'occasion, au musée de Châteauroux « en considération de l'acquisition que l'administration du musée a faite du tableau de Monsieur Arrison dont elle était détentrice »[12]. L'accueil réservé par les Castelroussins au don de l'artiste fut plus que critique : « La ville de Châteauroux est actuellement troublée par l'art de Mlle Camille Claudel... Il y a des protestations au nom de la convention méconnue, de la morale outragée »[13]. Lucien Jouve, dans le Bulletin du musée de Châteauroux[14], tenta de démontrer à ses concitoyens la valeur esthétique de l'oeuvre. Dans son article, le défenseur de Camille Claudel appuyait son argumentation sur de nombreuses citations témoignant de la bonne fortune critique du groupe lors de sa première exposition. En 1888, le Sacountala avait en effet été fort bien accueilli et Paul Leroi, par exemple, avait alors écrit : « l'oeuvre nouvelle la plus extraordinaire du Salon est cette Sakountala, groupe chastement passionné (...) et il est vraiment prodigieux qu'une femme aussi jeune ait pu concevoir et exécuter avec un tel succès un groupe d'une telle importance. C'est à peine si on y relève quelques imperfections de détail qu'elle est du reste la première à reconnaître et qui disparaîtront à l'exécution définitive. Ces très légères défectuosités sont largement compensées par les délicatesses de création on ne peut plus remarquables »[15].
Cette oeuvre conçue assez tôt dans la carrière de Camille Claudel force le rapprochement avec certains groupes de Rodin tels L'Éternelle Idole ou Le Baiser, références que les critiques souligneront parfois. Pour Émile Dacier, L'Abandon est une « paraphrase du Printemps de Rodin »[16] et pour Pierre Moisy, en 1971 encore, « titre et motif traduisent d'une manière aveuglante l'emprise de la pensée de Rodin et de son entourage intellectuel ; celle de sa manière aussi »[17]. Cependant, au-delà d'évidentes analogies, les différences apparaissent, annonçant déjà l'autonomie d'un style et d'un langage propres à Camille Claudel et que Paul Claudel a parfaitement exprimées : « Que l'on compare le Baiser de Rodin avec la première oeuvre de ma soeur que l'on peut appeler l'Abandon. Dans le premier, l'homme s'est pour ainsi dire attablé à la femme, il est assis pour mieux en profiter, il s'y est mis des deux mains, et elle, s'applique de son mieux comme on dit en américain, à « deliver the goods ". Dans le groupe de ma soeur, l'esprit est tout, l'homme à genoux, il n'est que désir, le visage levé, aspire, étreint avant qu'il n'ose le saisir, cet être merveilleux, cette chair sacrée, qui, d'un niveau supérieur, lui est échue. Elle, cède, aveugle, muette, lourde, elle cède à ce poids qu'est l'amour, l'un des bras pend, détaché, comme une branche terminée par le fruit, l'autre couvre les seins et protège ce coeur, suprême asile de la virginité. Il est impossible de voir rien à la fois de plus ardent et de plus chaste. Et comme tout cela, jusqu'aux frissons les plus secrets de l'âme et de la peau, frémit d'une vie indicible ! La seconde avant le contact. »[18].
Au-delà d'un parfait équilibre plastique, construit avec une infinie souplesse de modelé et un sens aigu de la composition, le Sakountala s'impose donc par ce savant dosage du physique et du sensible et s'inscrit parfaitement dans le développement de l'art de Camille Claudel. La monumentalité du groupe initial est quelque peu sacrifiée dans la réduction en bronze, conçue comme un « objet d'art », notamment dans le petit modèle. Cependant, pour Gustave Kahn, « l'Abandon [est] une page de premier ordre »[19] et il rejoint en cela l'opinion énoncée par M. Morhardt avant l'édition du bronze et plaçant le groupe « parmi les plus purs chefs-d'oeuvre de ce siècle »[20]. Le Baiser en céramique d'Adrian Dalpayrat semble s'inspirer très directement de L'Abandon dont il reprend la composition générale[21].
La documentation de cette oeuvre s'est récemment enrichie de photographies prises dans l'atelier de Camille Claudel durant la réalisation du groupe[22]. On peut notamment citer le cliché pris dans l'atelier de Camille Claudel et Jessie Lipscomb[23]. On y voit une grande esquisse - sans doute en terre - du personnage féminin auquel travaille Camille Claudel. Cette figure, de la même taille que l'artiste, ne peut être confondu avec le plâtre de Châteauroux qui est beaucoup plus grand. Il est surtout intéressant de noter que, malgré quelques nuances notées très justement par R.-M. Paris et A. de La Chapelle, le marbre et les bronzes de 1905 sont des reprises presque intégrales du plâtre de 1888. Ce recours trahit sans doute les problèmes de créativité de l'artiste après 1900 et, en 1907, la Niobide blessée (cf. n° 24) reprend encore très nettement le personnage féminin du Sakountala.

 
[1] Lettre de Camille Claudel à Florence Jeans (8 XI 1886) ; Paris, Archives du Musée Rodin
[2] Lettre de Camille Claudel à Rodin (s.d.) ; Paris, Archives du Musée Rodin.
[3] Lettre de Camille Claudel à Florence Jeans (juillet ou août 1888) ; Paris, Archives du Musée Rodin.
[4] Lettre de Camille Claudel au Directeur des Beaux-Arts (27 octobre 1889) ; Paris, Archives nationales, F21 4299.
[5] Archives du musée Rodin.
[6] Lettre de Camille Claudel à Gustave Geffroy (cachet postal de Paris, mars 1905) ; Bruxelles, Librairie Simonson, vente du 16 mai 1998, cat. n° 20.
[7] Lettre de Camille Claudel à Gustave Geffroy (cachet postal de Paris le 4 avril 1905) ; Bruxelles, Librairie Simonson, vente du 16 mai 1998, cat. n° 23.
[8] Lettre de Paul Claudel à Cécile Goldscheider (24 septembre 1951) ; Paris, Archives du musée Rodin.
[9] Catalogue Jean Giraudoux, n° 86, p. 28, repr. p. 29.
[10] Archives nationales, F21 4199.
[11] Coupure de journal anonyme (10 déc. 1907) ; Paris, Archives du Musée Rodin.
[12] Commission du musée de Châteauroux, séance du 6 octobre 1895. Harrison, peintre américain, avait présenté ce tableau, une marine intitulée"La Vague", au Salon de 1890, n° 466.
[13] Journal de l'Indre, décembre 1895.
[14] 31 décembre 1895, p. 111-118.
[15] Paul Leroi, 1888, p. 212.
[16] E. Dacier, 9 XII 1905.
[17] P. Moisy, 1971, p. 21.
[18] Préf. Cat., 1951, p. 5-6.
[19] G. Kahn, 1905, p. 1.
[20] M. Morhardt, art. cit., p. 726.
[21] Adrian Pierre Dalpayrat, Le baiser, sculpture et vase, céramique, Sotheby's, Monaco, 13 X 1991, n° 212, repr.
[22] R.-M. Paris-A. de La Chapelle, 1990, repr. p. 117.
[23] M. Sellier, op. cit., fig. 3 et O. Ayral-Clause, art. cit., p. 21, repr.

 

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