la Vague - camille claudel
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La Vague ou Les Baigneuses
(1897-1903)

Le groupe de La Vague illustre l'aboutissement des recherches de Camille Claudel dans les années 1893-1895, particulièrement bien illustrées par Les Causeuses (cf. n° 41) élaborées entre 1893 et 1897 ; la comparaison entre les deux oeuvres s'explique par un même souci de miniaturisation d'une scène « animée » et par un même recours, dans la version achevée, au travail de l'onyx[1]. Cependant, au-delà de ces analogies formelles et techniques, et bien que le groupe des trois baigneuses soit presque intégralement repris des causeuses de la version de Genève, nombre de nuances séparent les deux groupes. La Vague, en effet, dépasse le cadre des études d'après nature imaginées par l'artiste vers 1893 pour témoigner d'une donnée nouvelle dans le style de Camille Claudel, l'influence de l'art japonais et tout particulièrement des compositions d'Hokusaï très en vogue à l'époque[2]. Comme dans les estampes des artistesnippons, Camille Claudel utilise en effet le motif de la vague comme un élément décoratif sur lequel elle insiste en le disproportionnant par rapport au groupe des personnages. Quelque peu isolé dans la carrière de Camille Claudel, le groupe étonne surtout par rapport aux productions contemporaines traitant également de la confrontation d'êtres humains avec la mer, tel L'Épave de Charles Perron ou L'Enfant à la vague du comte d'Astagnières. Dans ces deux oeuvres, les sculpteurs ont recours à un dramatisme théâtral, héritier des traditions romantiques, auquel échappe Camille Claudel en réalisant une interprétation ludique de ce thème traditionnel. Gustave Geffroy comprend parfaitement cette intention : « La Vague, une merveille, va tomber sur ces petites femmes qui dansent sur la grève, qui attendent la chute d'eau avec des frissons de joie »[3].


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Le plâtre de La Vague fut présenté en 1897 à la Société Nationale. Acquis, avec les droits de reproduction, par Fontaine, il fut rapidement racheté par Morhardt, grâce au soutien financier de Rodin[4]. Si elle ne fut exposée qu'en 1905 à la galerie Blot, la version en onyx, mentionnée par Henri Duhem, était commencée en 1897, financée par M. Fenaille[5] : « nommons La Vague, groupe d'onyx que prépare le statuaire hors pair Mlle Claudel »[6]. L'oeuvre provoqua un certain nombre de commentaires, généralement assez favorables mais discrets. En 1897, la présence du groupe des Causeuses en onyx éclipsa quelque peu le plâtre et la version définitive souffrit sans doute de sa présentation au milieu d'une rétrospective d'oeuvres connues, en 1905. L'évocation du plâtre par L. Maillard, qui notait, en 1897 « les qualités exquises déployées dans les ondines minuscules qui jouent dans la vague »[7], exprime parfaitement l'accueil généralement réservé au groupe et à ses qualités de charme. Dans La Vie artistique, Geffroy est plus enthousiaste : « Et la voici qui invente une sculpture, des petites scènes où sont notées avec un bonheur extrême les mouvements de la vie [...] La Vague, une merveille, une arabesque d'eau légère qui s'élève, va tomber sur ces petites femmes qui dansent sur la grève, qui attendent la chute d'eau avec des frissons de joie. C'est une fine et grande artiste, celle qui voit et exprime ainsi, qui nous enchante de cette Vague »[8].
La lettre de Camille Claudel au marchand de tableaux et d'antiquités japonaises Hayashi Tadamasa permet d'envisager très sérieusement l'hypothèse d'une édition en bronze des Baigneuses. L'achat de cette oeuvre par un esthète nippon insiste évidemment sur le style très marqué du groupe : « Reçu le 21 décembre 1903 Monsieur Hayashi. Je vous remercie de l'offre que vous me faites de m'avancer 300 Francs : si vous le pouvez cela me rendra grand service, j'ai des dettes à payer qui pressent encore plus que de payer La Vague bien que cela me contrarie fort de la laisser si longtemps chez le fondeur [...]. Le fondeur c'est Monsieur Fumières, successeur de Thiébault, 52 rue Guersant »[9]. On peut cependant également comprendre la mention de Fumières comme la dernière étape de l'élaboration du groupe d'onyx et bronze. La pratique de la pierre fut en effet confiée à François Pompon qui la finit en mars 1902[10] et l'achèvement du groupe n'est pas attesté avant sa présentation, chez Blot, en 1905. Si cette hypothèse se vérifiait, elle permettrait de douter que l'artiste ait jamais envisagé une édition de son groupe en bronze exclusivement. Cela le rapprocherait des successives cheminées (cf. n° 57 et n° 61), pour lesquelles Camille Claudel paraît avoir toujours associé le bronze et la pierre (onyx ou marbre).
La lettre de Blot à Gabriel Frizeau peut également susciter un doute sur cette hypothétique fonte : « De la part de Mr Paul Claudel frère de l'artiste éminente Camille Claudel, dont je suis l'éditeur, je vous adresse les photographies (deux poses) de l'exemplaire unique, bronze (4 (sic) figures) et onyx vert du Mexique (la vague) de ses baigneuses, dont le prix est de f. 3000. Le tout est monté sur un marbre vert de mer et mesure 0 m 70 cm de hauteur [...]. Si cette merveilleuse pièce, unique et originale ne vous intéresse pas, je me tiens à votre disposition pour vous adresser celles [les photos] des autres oeuvres de Claudel (...) »[11]. Eugène Blot fait vraisemblablement une erreur sur le nombre des baigneuses car jamais n'apparaît une Vague à quatre personnages et Gabriel Frizeau dans une lettre à Paul Claudel, à propos de la réception des photos de Blot, évoque bien trois figurines : « Celle dont le dos mime la vague, et l'autre qui voudrait s'accrocher au sol et la troisième qui s'arcboute du bras sur sa cuisse »[12].
Les fontes posthumes ont été réalisées à partir de la version en onyx et bronze, acquise par le Musée Rodin. Elles sont donc sensiblement différentes du plâtre ajouré que Camille Claudel présenta au Salon de 1897, plâtre dans lequel les baigneuses sont présentées de façon plus symétrique, et qui aurait pu servir à une édition si l'artiste l'avait souhaitée.

 
[1] Onyx du Mexique, selon une lettre d'Eugène Blot à Gabriel Frizeau, 18 X 1905, repr. in Pierre Savin, 1996, p. 51.
[2] Le long poème d'Armand Silvestre « Mlle Claudel. La Vague », publié en 1897 à propos du Salon, est orné d'une enluminure japonisante qui insiste sur cette participation de l'oeuvre au japonisme ambiant.
[3] G. Geffroy, 1897, p. 365.
[4] « Cela vous dérangerait-il beaucoup, si vous m'envoyez les 300 F pour La Vague, de me les faire porter au Temps » : Lettre de M. Morhardt à Rodin (13 VI 1897) ; Paris, Archives du Musée Rodin, confirmée par une lettre de Morhardt à J. Cladel (19 VIII 1934) ; Bloomington Indiana, Indiana University, Lily library, Manuscripts Department, fonds Judith Cladel.
[5] Le 25 mars 1898, Camille Claudel remercie Maurice Fenaille de son avance de 1 500 F pour La Vague (R.-M. Paris-A. de La Chapelle, op. cit., 1990, p. 259). En mars 1900, avec une aide de 1 000 F, Fenaille continue de financer l'oeuvre (id., p. 262).
[6] H. Duhem, Renaissance, "la sculpture", Clerget, 1897, repris dans Impressions d'art contemporain, Paris, Figuière, 3e ed., 1913, p. 67.
[7] Léon Maillard, 1897, p. 315.
[8] Gustave Geffroy, 1897, p. 365.
[9] Cité par Mabuchi Akiko, « Notes sur des lettres inédites à Hayashi Tadamasa (1853-1906) », in Publications de la Société franco-japonaise d'Art et d'Archéologie (Deuxième colloque franco-japonais) : Études japonaises, L'Age du japonisme (la France et le Japon dans la deuxième moitié du XIXe siècle), 1983, p. 55.
[10] Cf. Anne Pingeot, « Chronologie illustrée des pratiques de Pompon », in Catherine Chevillot, Liliane Colas, Anne Pingeot avec la collaboration de Laure de Margerie, François Pompon. 1855-1933, Paris, Gallimard/Electa, R.M.N., 1994, p. 109, 119.
[11] P. Savin, op. cit., repr. p. 51.
[12] Lettre de Gabriel Frizeau à Paul Claudel (23 X 1905), in Correspondance Paul Claudel-Francis Jammes-Gabriel Frizeau, 1897-1938, Paris, Gallimard, 1952.

 

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